L
a décision du Canada de créer le Fonds pour un Canada fort en avril 2026 constitue une transition importante dans la stratégie économique fédérale. Doté d’un financement initial du gouvernement de 25 milliards de dollars, le fonds fonctionnera comme une société d’État autonome agissant principalement comme un coinvestisseur en capitaux propres dans de grands projets canadiens dans les secteurs de l’énergie, des minéraux critiques, de l’infrastructure, de l’agriculture et d’autres secteurs importants sur le plan stratégique.
Si le Fonds pour un Canada fort est présenté comme le premier du pays, sa qualification en tant que fonds d’investissement souverain au sens traditionnel reste contestée. Les fonds d’investissement souverain classiques sont généralement capitalisés par l’intermédiaire d’excédents financiers. Le Fonds pour un Canada fort, en revanche, est financé par un emprunt du gouvernement fédéral. Les adeptes de ce fonds prétendent que le profil de crédit solide du Canada, associé aux coûts d’emprunt relativement favorables, pourrait justifier la stratégie si les rendements des placements à long terme dépassent le coût d’investissement du gouvernement. Les critiques prétendent quant à eux que cela l’assimile davantage à un fonds d’une société publique de participation qu’à un fonds d’investissement souverain traditionnel. Techniquement, cette critique est exacte, mais elle risque de fermer les yeux sur l’objectif politique plus vaste, à savoir répondre à l’incapacité chronique du Canada à mobiliser du capital pour de grands projets stratégiques.
Les implications du fonds pour le secteur minier du Canada sont considérables. La politique fédérale considère de plus en plus les minéraux critiques comme des éléments essentiels à la sécurité économique, à la transition énergétique et à la résilience géopolitique. Le Fonds pour un Canada fort vise à accélérer les grands projets en réduisant le risque financier et en attirant des placements d’investisseurs institutionnels qui pourraient autrement hésiter en raison de l’incertitude réglementaire, de l’instabilité des prix des matières premières ou des déficits d’infrastructures dans les régions éloignées. Les réformes fédérales et provinciales concernant l’attribution de permis pourraient aider à se prémunir contre les calendriers d’approbation des projets relativement lents et le paysage réglementaire fragmenté du Canada, que les investisseurs citent fréquemment comme des obstacles à l’avancement des projets.
Le gouvernement fédéral a aussi associé le Fonds pour un Canada fort à des mécanismes tels que le Programme de garantie de prêts pour les Autochtones, la Corporation de garantie de prêts pour les Autochtones du Canada, l’initiative Partenariats pour les ressources naturelles autochtones, et le Fonds du premier et du dernier kilomètre (dans lequel le Fonds pour l’infrastructure des minéraux critiques a été intégré) pour tenter de résoudre les problèmes liés au financement, à l’infrastructure et au développement des projets. Ces outils permettent aux nations autochtones d’acquérir des participations en capital dans des grands projets, faisant des communautés autochtones des partenaires commerciaux à part entière, et non plus de simples consultants. Ottawa indiquait également que la participation en capital des Autochtones est de plus en plus considérée comme essentielle à la certitude d’un projet sur le long terme, à la réconciliation économique et à l’obtention du permis social d’exploitation.
Si le Fonds pour un Canada fort s’avère être une réussite, l’industrie minière du Canada pourrait bénéficier d’un investissement dans l’infrastructure attendu depuis longtemps. De nombreux gisements de minéraux critiques se trouvent dans des régions du Nord ou isolées, où les corridors de transport font cruellement défaut, tout comme l’infrastructure de transmission de l’électricité et la capacité de traitement des minéraux. Le coinvestissement fédéral pourrait sensiblement améliorer la rentabilité économique des projets en apportant son soutien aux réseaux routiers, ferroviaires et portuaires, à l’infrastructure de transmission de l’énergie et aux installations d’affinage nationales. Cette démarche s’aligne sur la dynamique géopolitique plus vaste, dans un contexte où les pays alliés cherchent à diversifier les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques et à réduire la dépendance vis-à-vis de la capacité de traitement de la Chine, et où l’on assiste à une intensification du nationalisme des ressources en Amérique du Nord et en Europe. Renforcer la chaîne d’approvisionnement du Canada en minéraux critiques n’est donc pas seulement un objectif économique, mais plutôt stratégique. La capacité d’affinage nationale limitée du Canada pour des minéraux tels que le nickel, le cobalt et les éléments des terres rares vient rappeler l’importance du développement de l’infrastructure de traitement.
Des questions persistent concernant la structure de gouvernance du fonds, sa tolérance au risque et la crédibilité fiscale à long terme. Le gouvernement indiquait que le fonds sera géré professionnellement, fonctionnera sans lien de dépendance avec le gouvernement, sera sous l’autorité du Parlement et s’attachera à réaliser des rendements commerciaux, lesquels devront être réinvestis pour renforcer le fonds. Ottawa indiquait par ailleurs que des actifs fédéraux supplémentaires seraient transférés dans le fonds. Un produit d’investissement de détail doit également être présenté, qui permettra aux Canadiens et Canadiennes d’investir directement dans le fonds et de participer à ses rendements sur le long terme. Ces caractéristiques mettent en exergue l’ambition de créer un véhicule d’épargne et de placement national qui croît sur des décennies, tout en soutenant des projets considérés comme stratégiquement importants pour la prospérité économique à long terme du Canada.
Le débat concernant le Fonds pour un Canada fort visant à déterminer s’il répond à la définition classique d’un fonds d’investissement souverain est, en fin de compte, moins important que de savoir s’il peut aider à résoudre les problèmes liés à l’investissement structurel du Canada. Si les investissements privés à eux seuls se sont avérés réticents ou incapables de financer des projets qui promeuvent les intérêts nationaux sur le long terme, un véhicule de prise de participation au capital social bénéficiant du soutien public pourrait être pragmatique, même s’il s’écarte du conformisme traditionnel en matière de fonds d’investissement souverain.
Pour le secteur minier, l’importance du fonds ne réside pas dans son appellation, mais dans sa performance. Les projets miniers sont à forte intensité capitalistique, complexes sur le plan juridique et sensibles sur le plan politique. La participation fédérale pourrait améliorer les conditions financières, la coordination de l’infrastructure et la confiance des investisseurs. La réussite reposera toutefois sur une gouvernance transparente, des normes d’investissement disciplinées, des processus réglementaires crédibles et des partenariats autochtones sérieux. Il est risqué d’emprunter pour investir. Toutefois, le plus grand risque pourrait être de laisser dépérir des projets canadiens stratégiques alors que des territoires concurrents avancent de manière plus agressive pour garantir leurs ressources en minéraux critiques, leur infrastructure énergétique et leur capacité industrielle.
S’il est correctement géré, le Fonds pour un Canada fort pourrait devenir un instrument indispensable au renforcement de la souveraineté économique du Canada et contribuer à garantir qu’une plus grande partie de la valeur générée par les ressources canadiennes est développée, traitée et maintenue sur le sol canadien.
Carlos da Costa est titulaire d’un doctorat et professeur auxiliaire en finance à l’université de la Colombie-Britannique (UBC). C’est un professionnel aguerri de l’industrie des finances, dont l’expérience couvre les estimations et la modélisation, les produits financiers dérivés, la finance structurée, les matières premières, la gestion des risques, les produits structurés et l’analyse financière.
Traduit par Karen Rolland