En 2025, les gouvernements fédéral et ontarien ont octroyé des prêts à Algoma Steel pour financer son projet de transition vers un fonctionnement intégralement assuré par un four à arc électrique. Avec l’aimable autorisation d’Algoma Steel via LinkedIn
L’
industrie mondiale de l’acier est sous pression pour décarboner l’acier, dont la production génère entre 7 % et 8 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) à l’échelle mondiale. Les producteurs d’acier se tournent vers des technologies telles que les électrolyseurs d’hydrogène, qui remplacent le carbone du charbon par réduction du minerai de fer en fer, et les fours à arc électriques (FAE) pour réduire l’impact carbone de l’industrie.
D’après la World Steel Association (worldsteel, l’organisation de référence mondiale pour l’industrie sidérurgique), les producteurs d’acier canadiens en ont fabriqué environ 12,3 millions de tonnes en 2024, et 12,2 millions de tonnes en 2023. Le marché de l’acier canadien en exporte et en importe. En 2024, il a exporté légèrement plus de 50 % de sa production totale (dont 90 % vers les États-Unis). Les importations d’acier au Canada se chiffraient à 8,3 millions de tonnes, en déclin par rapport aux 8,8 millions de tonnes d’acier que le Canada a importées en 2023.
Au Canada, la confiance vis-à-vis de la transition vers l’acier vert a été ébranlée en décembre, lorsque le fabricant d’acier ontarien Algoma Steel (qui a reçu 500 millions de dollars des gouvernements fédéral et ontarien fin 2025 pour installer ses FAE) a licencié environ 1 000 employés de son centre de production à Sault Ste. Marie.
Algoma justifiait ces licenciements par les impacts des droits de douane imposés par les États-Unis en mars 2025 sur les importations d’acier canadien. Pour beaucoup cependant, cela a semé le doute quant à l’avenir de la transition écologique de l’industrie canadienne de l’acier, et quant à la capacité du secteur à pouvoir absorber la transition dans un contexte de relations commerciales tendues avec son principal partenaire.
Un autre fabricant d’acier canadien, ArcelorMittal Dofasco, avait prévu de décarboner son usine d’Hamilton, en Ontario, en éliminant progressivement le charbon et en utilisant le fer de réduction directe (FRD) et les FAE d’ici 2028. Citant les difficultés commerciales, la société a désormais repoussé ses projets jusqu’à 2050. Dofasco a obtenu 450 millions de dollars de financement auprès du gouvernement canadien pour ce projet.
L’incertitude que rencontrent des sociétés telles qu’Algoma et Dofasco reflète une question plus vaste à laquelle est confrontée l’industrie de l’acier, à savoir si, à long terme, les avantages possibles de l’acier vert l’emportent sur les risques financiers à court terme.
Les tensions commerciales entre le Canada et son plus grand partenaire commercial pourraient rendre difficile l’investissement dans ces technologies, déclarait Colin Mang, économiste à l’université McMaster, qui étudie l’industrie sidérurgique canadienne.
Par conséquent, les nouveaux investissements dans la technologie de l’acier vert restent « spéculatifs », ajoutait-il. « Il n’est pas rentable de poursuivre. La période actuelle ne se prête pas aux investissements. Il n’est pas nécessaire d’augmenter la production, car on ne connaît pas la direction que vont prendre les marchés. »
Un autre inconvénient de la transition écologique des exploitations d’acier est le déplacement de la main-d’œuvre, indiquait M. Mang.
Les avantages de l’acier vert sont nombreux, notamment une réduction de l’empreinte carbone et des coûts d’exploitation. « Le coût d’investissement est toutefois beaucoup plus important », indiquait-il.
Les arguments pour opérer une transition vers un processus de fabrication de l’acier moins dépendant des combustibles fossiles indiquent les avantages de devenir une industrie à moindre intensité de carbone. Cela pourrait aussi créer un avantage concurrentiel par rapport à d’autres pays qui n’adoptent pas ces technologies dans la fabrication de l’acier.
Mais d’après M. Mang, cet avantage est diminué en raison de la campagne de l’Europe en faveur d’une production d’acier à faible émission de dioxyde de carbone (CO2).
ArcelorMittal a annoncé en février un investissement de 1,3 milliard d’euros (2,09 milliards de dollars) pour la transition de son usine française vers l’acier vert, Stahl-Holding-Saar en Allemagne a décidé en décembre 2022 d’investir 3,5 milliards d’euros (4,9 milliards de dollars) pour opérer la transition à son usine de Saarland, et Tata Steel UK a proposé en septembre 2023 d’investir 1,25 milliard de livres sterling (2,1 milliards de dollars) pour installer un FAE à son aciérie de Port Talbot, au pays de Galles.
« Si [l’acier vert] devenait l’avantage du Canada sur ce marché, cela ne durerait pas très longtemps », indiquait M. Mang.
Jonas Algers, chercheur à l’université de Lund en Suède, étudie l’économie politique de la décarbonation de l’industrie sidérurgique. Selon lui, c’est une opportunité pour le Canada, dans un contexte où l’industrie de l’acier se dote de technologies à moindre intensité de carbone.
« Je pense que le Canada a sa place dans la production d’acier vert », indiquait M. Algers. D’après lui, le Canada a un rôle unique à jouer, pas seulement dans la fabrication d’acier vert, mais dans la construction de ses chaînes d’approvisionnement pour des produits sidérurgiques intermédiaires écologiques tels que le fer « vert » (du fer produit à l’aide d’hydrogène vert et d’énergie renouvelable, sans utiliser de combustibles fossiles générateurs d’émissions dans la production). La production de fer vert exige un minerai de fer de grande pureté affichant une teneur en fer d’au minimum 65 % et de faibles taux d’impuretés, provenant particulièrement de la silice, du phosphore et de l’alumine. La fosse du Labrador au Canada, dans les provinces de Terre-Neuve-et-Labrador et du Québec, abrite une abondance de ce type de minerai de fer.
L’acier vert impose une « prime verte », qui permet aux producteurs de générer des revenus supplémentaires en facturant des prix plus élevés pour de l’acier à faible émission de CO2. Ces primes ont été créées par le système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne (UE) et le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), ainsi que par le système GX-ETS du Japon, qui impose au marché de récompenser les produits à faible émission de CO2.
Cette prime ne durera pas éternellement, prévenait M. Algers. « Au fil des ans, cette prime disparaîtra à mesure que d’autres sociétés opèrent la transition, que l’acier à base d’hydrogène à faible émission de CO2 devient plus concurrentiel et que la compétition de la Chine s’amplifie », expliquait-il. Pour lui, le temps est venu pour les fabricants canadiens d’acier de faire la transition, car rien ne prédit que l’UE restera impliquée dans la production d’acier vert. L’UE a fait de grandes avancées pour asseoir la production d’acier vert, mais des événements récents, tels que les droits de douane imposés par les États-Unis et la guerre en Iran, ont tempéré leur soutien vis-à-vis de cette technologie.
D’après M. Algers, l’Europe a opéré un « retour en arrière » sur l’acier vert. « Il y [a eu] un retrait certain, et certaines incitations [en faveur de la production d’acier vert] ont été supprimées », indiquait-il.
La perte éventuelle de la « prime verte » ne signifie pas pour autant que les fabricants d’acier canadiens auront traversé une phase de transition coûteuse pour des bénéfices dérisoires, ajoutait-il.
L’investissement dans la nouvelle technologie et la formation de spécialistes en génie travaillant avec ces technologies provoqueront une réaction en chaîne, indiquait-il.
« Si le Canada devait parvenir rapidement à la création d’un produit du fer vert au Québec et au Labrador, et mettre en place une infrastructure, le prochain projet serait plus simple à exécuter », ajoutait-il.
« Si le Canada instaure la production d’acier vert et de fer vert, cela peut entraîner une réaction en chaîne pour les véhicules électriques et la création de chaînes d’approvisionnement avant que d’autres pays ne soient en mesure d’y répondre. »
Le Canada doit opérer un changement pour passer du statut de pays essentiellement producteur de ressources naturelles à celui de pays qui relie ses ressources naturelles à des produits à valeur ajoutée, indiquait M. Algers.
« De nos jours où le commerce est plus fragmenté, un pays qui se contente [d’être] exportateur de ressources naturelles deviendra très vulnérable aux fluctuations commerciales », ajoutait-il. « Si l’on peut saisir plus de valeur sur la base des ressources, les relations commerciales deviendront plus dynamiques. »
La décision de ne pas poursuivre la transition en faveur de l’acier vert pourrait être en défaveur du Canada, indiquait Emma Rutkowski, analyste principale à l’organisation de recherche industrielle Rhodium Group.
L’acier vert est une industrie naissante, et il est difficile de dire à quelle vitesse les choses vont avancer, admettait-elle.
Toutefois, si l’acier vert prend de l’ampleur et que le Canada a choisi de rester à l’écart, il pourrait rapidement se laisser distancer. Pour illustrer ses propos, Mme Rutkowski évoquait le secteur de l’énergie. « On voit bien ce qu’il s’est passé avec la Chine. Les États-Unis ne se sont pas pressés pour [la fabrication] de technologies solaires ou de batteries, et aujourd’hui, c’est la Chine qui domine ces marchés. » Le marché de l’acier vert pourrait connaître la même dynamique, indiquait-elle.
À l’avant-garde de la production d’acier vert grâce à la fonte brute écologique
Certains analystes argumentent que le Canada pourrait aussi bénéficier de la transition mondiale vers un acier plus propre en produisant du fer vert, se détournant par là même des hauts fourneaux alimentés au charbon pour favoriser les FAE. D’après des prévisions du Rhodium Group, la demande mondiale en fer vert devrait atteindre entre 21 et 50 millions de tonnes en 2030, soulignant encore davantage les propos de Mme Rutkowski quant au fait que l’industrie en est à ses balbutiements et que personne ne sait réellement à quoi ressemblera la demande dans quelques années.
Le Canada a « un potentiel inexploité » dans ce secteur, écrivait M. Algers dans un rapport de mai 2025 analysant les voies que peut emprunter le Canada vers la production d’acier plus vert. En 2022, les mines canadiennes ont généré 5 milliards de dollars grâce au fer, et elles employaient 9 000 travailleurs sur l’île de Baffin et dans le nord du Québec. Les mines de fer existantes pourraient s’adapter aux demandes des nouveaux marchés pour du fer plus propre. Par ailleurs, de nouvelles mines pourraient être développées pour répondre à cette demande.
Strategic Resources est l’une des sociétés parmi beaucoup d’autres qui cherche à produire de la fonte brute écologique. La société développe actuellement le projet BlackRock de vanadium, titane et fer près de Chibougamau, dans le nord du Québec, et une usine métallurgique à Port Saguenay. Dans le cadre de la première étape de développement, la société vise à produire quatre millions de tonnes de boulettes de minerai de fer d’ici 2029. La deuxième phase du projet, qui inclut de la fonte brute, devrait se développer au début ou au milieu de la décennie 2030.
Sean Cleary, fondateur et directeur général de Strategic Resources, est un défenseur de l’acier vert. Son projet BlackRock extraira du fer et le traitera dans un processus de réduction directe à l’aide d’un « type spécifique » de FAE alimenté par de l’hydroélectricité, expliquait-il.
« En Amérique du Nord, environ 75 % de la production d’acier est électrique », indiquait-il. « Au Canada, nous utilisons encore des hauts fourneaux à Stelco et Dofasco. »
Au-delà des coûts d’investissement élevés pour l’installation des FAE, une autre difficulté pour passer des hauts fourneaux aux FAE, comme l’a fait Algoma, est que ces derniers ne servent qu’à recycler du fer, et non à en produire en partant de rien, expliquait M. Cleary.
« Essentiellement, les fours à arc électriques servent à la fusion de déchets de fonte et d’acier », déclarait-il. « Le problème avec les déchets est qu’ils contiennent des polluants résiduels, lesquels doivent être dilués à l’aide d’éléments ferreux sans impuretés. »
Ces éléments ferreux sans impuretés peuvent être du FRD, des briquettes moulées à chaud ou de la fonte brute, lesquels sont tous produits avec une certaine quantité de combustibles fossiles, indiquait-il.
Pour lui, une transition progressive vers la production d’acier vert commence par l’utilisation de déchets comme intrant principal, que les FAE transformeront en nouveau fer. Ce processus devrait ensuite être remplacé par l’utilisation de minerais sans impuretés et de fonte brute écologique pour créer « de l’acier émettant le moins de CO2 possible, à un coût sensé que les utilisateurs peuvent absorber », indiquait-il.
C’est ce que visent Strategic Resources et d’autres sociétés s’intéressant aux intrants en fer vert. La société adopte cette approche progressive dans ses propres exploitations, en créant de la fonte brute à l’aide de gaz naturel en premier lieu. Les fourneaux en cours de fabrication par des entreprises extérieures auront la capacité d’introduire peu à peu de l’hydrogène, et permettront progressivement de totalement remplacer le gaz naturel afin de produire de la fonte brute propre, indiquait M. Cleary.
La fonte brute que produit Strategic Resources avec du gaz naturel restera toutefois « très concurrentielle du point de vue des émissions de CO2 », précisait M. Cleary, car le fer sera utilisé dans des fours électriques.
« Avec le temps, nous parviendrons à éliminer la majeure partie de nos émissions pour la fonte brute », indiquait-il. « C’est notre objectif. »
M. Cleary est convaincu qu’un processus de fabrication d’acier sans émissions de CO2 est possible, mais les essais n’en sont encore qu’aux premières étapes.
Ce processus impliquerait de créer un projet intégrateur utilisant de l’énergie renouvelable pour alimenter les électrolyseurs afin de créer de l’hydrogène, qui serait ensuite utilisé dans un fourneau à FRD pour générer du FRD sans émission.
« Il nous reste à prouver que nous pouvons l’exploiter à l’échelle commerciale », concluait M. Cleary. « Mais je pense que nous y parviendrons. »