L’étudiant en master Stephen Tan de l’université Laurentienne examine une carotte du gisement Great Bear de Kinross (été 2025). Avec l’aimable autorisation de Jack Simmons, université Laurentienne
Si les quelque quatre millions de mètres de carottes de forage stockés dans les cinq provinces étaient étalés horizontalement de bout en bout, ces échantillons cylindriques de roches, de sédiments ou de sol recouvriraient l’ensemble du territoire canadien.
Il s’agit là d’une estimation prudente établie à l’aide de données provinciales publiées par Creative Destruction Lab, une branche de l’université de Toronto qui soutient les jeunes pousses spécialisées dans les sciences et la technologie. Le chiffre réel est certainement plus élevé.
Toutefois, ces mines d’or d’information (et leurs données) qui aident les sociétés minières à mieux gérer leurs activités de forage, sont dispersées dans les réserves des provinces et des territoires. Il n’existe pas de base de données numérique centralisée de carottes de forage au Canada.
La carothèque numérique canadienne (CNC) prévoit d’y remédier. Cette nouvelle initiative vise à numériser des données de carottes de forage dans une base de données publique, et Ressources naturelles Canada (RNCan) s’est engagé à investir 40 millions de dollars sur deux années (2026 et 2027) pour concrétiser ce projet.
Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Tim Hodgson a annoncé l’initiative lors du congrès de la Prospectors and Developers Association of Canada (PDAC, l’association canadienne des prospecteurs et entrepreneurs) le 2 mars dernier. Il a également annoncé la signature d’une déclaration d’intention non contraignante entre le gouvernement du Canada, Creative Destruction Lab, l’université Laurentienne et plusieurs grandes sociétés minières (Agnico Eagle, Anglo American, BHP, Hudbay, Teck et Vale).
D’après un communiqué de presse du 2 mars de Ressources naturelles Canada, le regroupement de données publiques tirées de carottes de forage dans une carothèque centralisée et publique accélérera la découverte de gisements de minéraux critiques, renforcera les chaînes d’approvisionnement, attirera des investissements, créera des emplois et « contribuera à asseoir la position du Canada en tant que figure de proue de l’exploitation minière propre, responsable et axée sur l’innovation ».
La collaboration entre les secteurs public et privé et le milieu universitaire profiteront au Canada et à l’industrie minière dans son ensemble, déclarait Sonia Sennik, directrice générale de Creative Destruction Lab.
La CNC en est à ses balbutiements, aussi les détails (notamment les calendriers et la source des carottes de forage) n’ont toujours pas été déterminés. L’objectif est maintenant d’explorer la conception de la carothèque et les données à inclure.
S’il reste encore à régler les dernières spécificités du projet, la collaboration signale une intention de partager des idées, des concepts et les meilleures pratiques afin de construire un ensemble de données qui promeut le développement économique au Canada, indiquait Mme Sennik.
« Dans ce projet, le tout est réellement plus grand que la somme de ses parties », ajoutait-elle.
La force de la collaboration donnera aussi au Canada « un réel avantage concurrentiel dans le domaine de l’exploration minérale », en associant l’expertise des universités, des sociétés minières et celles des outils numériques pour créer la carothèque, indiquait Stuart McCracken, vice-président de l’exploration à Teck.
D’après Gisele Roberts, directrice de la recherche et de l’innovation à l’université Laurentienne, les carottes de forage actuellement en réserve renferment un potentiel inexploité porteur de grands progrès dans le secteur minier du pays.
Les carottes de forage existent déjà. La carothèque se contentera de rendre accessibles au public les informations les concernant. Certaines données dans les provinces sont désormais accessibles sous diverses formes, mais ne sont pas centralisées ni standardisées.
« Ces carottes sont réparties dans tout le pays dans des abris à carottes de forage », indiquait Mme Roberts. « En les numérisant, l’industrie y aura désormais accès, ce [qui est] primordial du point de vue de la recherche. »
Si la CNC est la première base de données nationale de carottes de forage, la numérisation avait déjà commencé dans les Territoires du Nord-Ouest (T.N.-O.). Un projet pilote visant à réexaminer d’anciennes carottes de forage avait été lancé par les gouvernements du Canada et des T.N.-O. en juillet 2025, dans l’objectif de localiser avec précision les zones de minéraux critiques au sein de la province géologique des Esclaves, particulièrement le lithium, le cuivre, le cobalt et les éléments des terres rares (ÉTR). Les données de cette initiative contribueront à la CNC.
Des informations pour l’exploration
Les avantages de la carothèque devraient s’étendre à l’ensemble de l’industrie minière du Canada, depuis l’université jusqu’à la scène internationale.
Une base de données centralisée sur les carottes de forage telle que la CNC est une étape fondamentale dans l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) pour accélérer la découverte de nouveaux gisements, expliquait Mme Sennik. Avant que l’industrie ne puisse pleinement bénéficier de l’IA pour améliorer l’exploration minérale, elle a besoin d’un ensemble de données de haute qualité sur lequel travailler.
« L’enthousiasme et la passion qui entourent le potentiel de l’IA sont réels », indiquait-elle. « Toutefois, afin d’utiliser pleinement l’IA, nous avons besoin de données. Tout commence par l’ensemble de données. »
Les données constitueront également un « grand avantage » pour la formation de la prochaine génération de spécialistes de l’industrie, indiquait Mme Roberts. « Pas seulement pour la valeur qu’elles ajouteront à l’éducation universitaire, mais pour les possibilités qu’elles offriront aux futurs diplômé·e·s de s’impliquer dans une recherche sérieuse axée sur les données et de développer de nouvelles perspectives. »
Tim O’Connor, vice-président de l’exploration à BHP, évoquait l’excellence des programmes, de la formation et de la recherche industrielle du pays dans le domaine des géosciences, ajoutant que « la richesse du Canada réside dans ses capacités ».
La course aux minéraux critiques
Au Canada, 34 minéraux sont classés comme critiques pour leur rôle dans l’impulsion donnée à la croissance économique et pour leur utilisation dans des technologies à faible émission de dioxyde de carbone (CO2) telles que les batteries pour véhicules électriques ou les piles à combustibles à hydrogène.
Sur cette liste, le cobalt, le lithium, le graphite, le nickel, le cuivre et les ÉTR ont été présentés comme une grande priorité par le gouvernement fédéral pour leur potentiel dans la fabrication de combustible à l’échelle nationale. Comme le précise la stratégie canadienne sur les minéraux critiques (SCMC) publiée en 2022, ils étaient au cœur des premiers investissements du gouvernement canadien.
D’après un rapport publié en avril 2026 par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande en ÉTR a doublé depuis 2015, et devrait augmenter d’un tiers entre 2024 et 2030 dans un contexte de croissance de l’électrification et des nouvelles technologies énergétiques.
Dans un monde qui court à la découverte de nouveaux gisements de minéraux critiques à une allure qui peut satisfaire la demande, les gisements n’ont jamais été aussi difficiles à trouver, expliquait M. O’Connor. Parallèlement, l’exploration minérale fait l’objet de moins d’investissement car on trouve moins de gisements.
« Nous allons devoir faire preuve d’inventivité pour trouver tous les gisements encore non découverts, car ils sont plus difficiles à trouver qu’auparavant », indiquait-il. « Cela signifie qu’il ne faut pas hésiter à essayer de nouvelles choses et se montrer innovants dans le processus de découverte. »
En examinant les carottes de forage numérisées, les géologues pourront mieux comprendre la géologie d’une zone, ce qui comblera le manque de données là où elles sont peu nombreuses, et orientera les recherches de nouveaux gisements, indiquait-il.
M. O’Connor faisait aussi remarquer que des avantages indirects pourraient découler d’une carothèque numérique, notamment l’élimination du coût d’acquisition de grands ensembles de données, une meilleure productivité et des avantages sociaux et environnementaux.
« C’est une manière de promouvoir la durabilité si cela nous permet de déterminer les endroits où il est bon [d’explorer] et ceux où ce n’est pas nécessaire », indiquait-il. « Lorsqu’il est question de connaissances, il n’y a pas vraiment d’inconvénients. »
L’accélération du processus de découverte présentera aussi de grands avantages financiers, indiquait M. McCracken de Teck.
La découverte de nouveaux corps minéralisés peut prendre des années, indiquait-il. Mais cette carothèque numérique permettra de transmettre les informations d’une génération de mineurs à l’autre, et éliminera la nécessité, coûteuse, de reforer.
M. McCracken a pris conscience de la valeur de ce genre de carothèques numériques lors de son travail en Australie. La carothèque numérique nationale d’Australie constitue la plus grande base de données numérique de carottes de forage dans le monde. Elle compte plus de 1,6 million de mètres de carottes de forage en ligne, proposées gratuitement aux utilisateurs et utilisatrices.
Les difficultés de la numérisation
Le Canada n’a jamais créé de base de données numérique nationale de carottes de forage pour plusieurs raisons, notamment car c’est une tâche monumentale.
Étant donné que chaque province et territoire dispose de son propre référentiel de carottes de forage, la carothèque devra coordonner entre les régions pour offrir un ensemble de meilleures pratiques à chaque région du pays.
Il s’agit également d’un travail à très forte intensité de main-d’œuvre. De fait, chaque carotte devra être nettoyée et numérisée individuellement, expliquait Mme Roberts.
La décision concernant les instruments de balayage sera également une autre étape importante qui aura une incidence sur les coûts et les calendriers du projet, ajoutait M. McCracken.
Chaque outil permet de saisir différentes propriétés, par exemple des photos à haute résolution montrant la texture ou une imagerie qui recueille des informations détaillées telles que le type de minéraux, leur répartition, leurs propriétés magnétiques et leur densité. Les résultats pourraient générer des téraoctets de données.
Mais au-delà des difficultés physiques, un projet de numérisation de cette ampleur devait aussi attendre certains progrès technologiques.
Il a fallu élaborer des normes communes pour les données, expliquait Mme Sennik. Des normes qui ne serviront pas uniquement maintenant, mais qui répondront aux besoins futurs.
« C’est vraiment quelque chose auquel il faut penser dans la spécification et la conception [de l’ensemble de données] », indiquait-il.
La plateforme où seront enregistrées les données doit être façonnée en gardant à l’esprit les contraintes futures, afin que les données soient utilisables à mesure qu’apparaissent de nouvelles technologies, idées et innovations.
« Comment éviter de se retrouver coincés d’un point de vue technologique ? », se demandait Mme Sennik. « Il faut s’assurer que [la plateforme] soit flexible. »
D’après elle, la carothèque se trouve à l’intersection de l’industrie des technologies émergentes et des ressources, ce qui présente un « potentiel extraordinaire ».
« Nous pouvons faire tant de progrès en synthétisant minutieusement ces deux industries », ajoutait-elle. « C’est l’occasion de contribuer à l’avenir de l’industrie des minéraux au Canada. »
Traduit par Karen Rolland